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Comment profiter des jeux de société quand on a du mal à perdre ?

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Pour beaucoup, perdre fait simplement partie du jeu. Pour d’autres, la défaite peut susciter une frustration, une déception ou même une colère qui prend le pas sur le plaisir de jouer.

C’est le cas pour certains enfants qui apprennent à gérer leurs émotions, mais aussi pour des adultes. Les personnes vivant avec un TDAH, un trouble du spectre de l’autisme, de l’anxiété ou des difficultés de régulation émotionnelle peuvent parfois trouver la défaite particulièrement difficile à vivre. Et cela peut également arriver à n’importe qui, qui n’a pas été “mauvais perdant” un jour ?

La bonne nouvelle, c’est que les jeux de société ne font pas seulement surgir ces émotions : ils peuvent aussi offrir un cadre concret pour apprendre à les reconnaître et à les réguler. C’est notamment ainsi qu’Anick Pelletier les utilise dans son travail d’orthopédagogue, auprès d’enfants et d’adultes. Le jeu leur offre un espace rassurant et ludique où expérimenter différentes façons de comprendre et de gérer leurs émotions.

Pourquoi est-il si difficile de perdre ?

Perdre ne signifie pas seulement ne pas gagner. La défaite peut susciter plusieurs émotions à la fois :

  • La frustration
  • La déception
  • La honte
  • Un sentiment d’injustice
  • La peur de l’échec
  • La perte du contrôle

Ces réactions sont tout à fait normales. Elles deviennent problématiques lorsqu’elles sont si intenses qu’elles empêchent de prendre plaisir à jouer ou donnent envie d’arrêter. L’objectif n’est pas de ne plus ressentir ces émotions, mais d’apprendre à les reconnaître, à les traverser et à retrouver son calme. Les psychologues parlent de régulation émotionnelle : la capacité à comprendre et à gérer ses réactions émotionnelles d’une manière qui préserve son bien-être et ses relations avec les autres. L’équipe du Pr Éric Lambert, spécialiste de psychologie cognitive, mène actuellement un projet de recherche sur la manière dont les jeux de société peuvent aider à développer ces compétences.

Le jeu, un cadre rassurant pour apprendre à gérer ses émotions

Anick Portrait FR

L’un des grands atouts des jeux de société est qu’ils peuvent offrir un cadre rassurant pour vivre aussi bien la réussite que l’échec. Contrairement à d’autres situations du quotidien, les conséquences d’une défaite dans un jeu sont généralement passagères.

Les joueurs peuvent ainsi faire l’expérience de la déception, de la frustration ou de l’incertitude dans un contexte où les erreurs n’ont généralement pas de conséquences durables. En ce sens, les jeux de société peuvent offrir des occasions de s’exercer à réguler ses émotions.

Si les jeux de société suscitent un intérêt croissant en éducation et en psychologie, c’est notamment parce qu’ils placent régulièrement les joueurs dans des situations où ils doivent réguler leurs réactions. Dans de nombreux jeux, il faut :

  • Attendre son tour
  • Suivre des règles communes
  • Maîtriser des réactions impulsives
  • S’adapter quand les choses ne se déroulent pas comme prévu
  • Gérer aussi bien la réussite que la déception

Les recherches menées par Anick Pelletier dans le cadre du programme JeuMETACOGITE suggèrent que les jeux de société peuvent contribuer au développement de l’autorégulation en milieu scolaire. Des études ultérieures ont également observé des progrès dans la régulation des émotions et du comportement chez des enfants qui jouaient régulièrement à des jeux de société modernes en classe.

Plutôt que d’expliquer la régulation émotionnelle de manière théorique, les jeux permettent aux joueurs de ressentir des émotions et de s’exercer à les gérer sur le moment, dans un cadre rassurant et agréable.

L’objectif n’est pas d’éviter de perdre

Quand une personne vit difficilement la défaite, on peut être tenté de la laisser gagner. Cela peut apaiser sa frustration sur le moment, mais la prive aussi d’occasions d’apprendre à faire face à la déception.

Learning to lose is every bit as important as learning to win. Each game provides a chance to discover that disappointment is temporary, mistakes are part of learning and enjoyment doesn’t depend solely on the final score. The objective isn’t to eliminate losing but rather to help players experience it at a level they can successfully manage. As with any skill, emotional regulation develops through repeated experiences, reflection and practice.

Choisir le bon jeu

Le choix du jeu peut faire toute la différence. L’objectif est de trouver un niveau de défi adapté : assez stimulant pour donner envie de jouer, sans être si difficile que la frustration prenne le dessus.

Plusieurs mécaniques de jeu peuvent aider :

Les jeux coopératifs

Les travaux des Drs Gray Atherton et Liam Cross suggèrent que les jeux de société coopératifs offrent des occasions d’interagir tout en réduisant la pression entre joueurs. Dans ces jeux, les participants jouent ensemble contre le jeu, plutôt que les uns contre les autres : ils gagnent ou perdent collectivement.

L’attention se porte alors moins sur la performance individuelle et davantage sur les échanges, la coopération et la recherche de solutions en commun. Les joueurs rencontrent toujours des difficultés et peuvent perdre, mais ils vivent ces moments ensemble plutôt que comme des échecs personnels.

Exemples : Pandemic, Unlock!

Des jeux où les choix des joueurs font la différence.

Tous les jeux ne se prêtent pas de la même façon à l’apprentissage de la défaite. Dans un jeu qui repose presque entièrement sur la chance, les joueurs peuvent parfois se sentir impuissants face à un résultat qui échappe à leur contrôle. Les jeux d’observation, de planification ou de stratégie leur permettent, au contraire, de voir comment leurs choix influencent le déroulement de la partie.

Pour les personnes qui ont du mal à perdre, les jeux dans lesquels les choix comptent peuvent être particulièrement intéressants. Comprendre comment ses décisions influencent le résultat aide à se sentir davantage acteur de la partie. Au lieu d’attribuer la victoire ou la défaite au seul hasard, on peut réfléchir à ses choix et imaginer d’autres stratégies pour la prochaine fois.

S’appuyer sur les points forts des joueurs

Chaque joueur a ses points forts. Certains ont un excellent sens de l’observation, tandis que d’autres débordent d’imagination pour inventer des histoires. Certains aiment planifier, d’autres trouvent rapidement des solutions.

Choisir d’abord des jeux qui font appel aux points forts d’une personne peut l’aider à se sentir capable et à prendre confiance, avant de lui proposer progressivement de nouveaux défis.

Par exemple :

  • Une personne dotée d’un bon sens de l’observation pourrait apprécier Dobble
  • Une personne qui aime résoudre des problèmes pourrait préférer Déblok!
  • Une personne créative pourrait s’épanouir avec Dixit.
  • Une personne qui aime anticiper pourrait apprécier les jeux de stratégie comme Catan

Valoriser bien plus que la victoire

Pour que la victoire ne prenne pas toute la place, on peut aussi valoriser d’autres réussites. Après une partie, plutôt que de demander seulement « Qui a gagné ? », essayez ces questions :

  • Quel a été ton meilleur coup ?
  • Qu’est-ce qui t’a surpris ?
  • Quelle stratégie aimerais-tu essayer la prochaine fois ?
  • Qu’est-ce qui t’a fait rigoler ?
  • Qu’est-ce qui t’a le plus plu ?

Ces échanges rappellent que jouer, c’est aussi apprendre, partager des expériences et passer du temps ensemble, au-delà de la victoire.

Introduire progressivement de nouveaux défis

Tout comme la difficulté d’un jeu peut augmenter par étapes, les défis émotionnels peuvent être introduits progressivement. L’idée est d’aider chacun à gagner en confiance, sans le placer dans une situation trop difficile à vivre.

  • Pelletier, A., et al. (2020). JeuMETACOGITE: Self-Regulation and Metacognition at School.
  • Cravet, B., Pelletier, A., et al. (2026). Using Board Games as a Protective Tool: Effects on Cognitive, Social, Emotional, Behavioural Outcomes, and Learning.
  • Vita-Barrull, N., et al. (2022). Impact on Executive Dysfunctions of Gamification and Nongamification in Playing Board Games in Children at Risk of Social Exclusion.
  • Atherton, G., et al. “We’ve All Come Together”: A Board-Gaming Approach for Working with Autistic People.
  • Cross, L., & Atherton, G. (2025). Game Changer: Exploring the Role of Board Games in the Lives of Autistic People.
  • Cross, L., et al. (2023). Your Move: An Open Access Dataset of Over 1500 Board Gamers’ Demographics, Preferences and Motivations.
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